Comment les Trois Gars se sont-ils rencontrés ? Vu que personne ne nous avait posé la question, nous avons décidé d’y répondre, le 1er juin dernier au Forum Léo-Ferré, à travers un échange à trois voix. Pour les absents – qui n’ont jamais tort –, nous avons choisi de le publier en trois épisodes et un appendice. Évidemment, il manque le ton et les rires qui ont ponctué la prestation…

Tout a commencé un jour de 2011 sur une page du réseau social dominant. Entre nous, il a tout de suite été question de chanson, évidemment. Et quitte à parler de chanson, autant attaquer par Georges Brassens et cette idée défendue par Mouloudji en 1993, et qui s’est largement répandue depuis : si Georges Brassens apparaissait aujourd’hui, il ne pourrait pas se faire connaître.

Pierre © M.-F. Comte

Pierre
© M.-F. Comte

Pierre : Bien sûr et sans doute que Proust ne trouverait pas d’éditeur, ni Céline, ou même Victor Hugo, parce que nous sommes à présent en 2011, une autre époque, et pourtant les éditeurs éditent et les producteurs produisent. Ne produisent-ils donc que des choses sans valeur que l’avenir ne retiendra pas ? Il y a forcément des choses d’aujourd’hui qui passeront la rampe de la postérité, même si elles ne nous plaisent pas et que nous ne leur accordons aucune valeur aujourd’hui, aveuglés que nous sommes par la croyance à l’intemporalité de nos critères.

Floréal : La différence tout de même, me semble-t-il, c’est que l’adolescent et le jeune homme que je fus durant les années gaulliennes, puis pompidoliennes et giscardiennes, malgré une censure qui, par ailleurs, osait dire son nom, aura tout de même pu voir et entendre, à la télé comme à la radio, des gens comme Brel, Ferrat, Ferré, Louki, Francis Lemarque, Barbara, Nougaro, Brassens, Félix Leclerc, Hélène Martin, Tachan, Anne Sylvestre, Dautin, Laffaille, Escudero, etc. Ce n’était pas rare, c’était assez fréquent. L’ado et le jeune homme de maintenant sont privés de ces auteurs et de leurs équivalents d’aujourd’hui. La télé est quand même devenue une véritable poubelle. La radio, dans ce domaine, est un tout petit peu mieux, mais bon…

Pierre : Bonjour, bienvenue dans cette « pétaudière » où l’on cause chanson à texte et autres !

Floréal : Bonjour. Merci pour l’accueil.

René : On pourrait peut-être commencer à se faire à l’idée que la télé n’a que l’importance qu’on veut bien lui donner. A l’heure où sur internet on peut retrouver tous les chanteurs et toutes les chansons disparus et faire de belles découvertes, quel intérêt y a-t-il à se plaindre des affiches des émissions dites de variétés ? Et puis, quelqu’un a-t-il vraiment envie de voir Yvan Dautin chez Benjamin Castaldi ou Jacques Yvart chez Daniela Lumbroso ?

Floréal : « Tous les chanteurs et toutes les chansons disparus », c’est très excessif, il me semble. Hélas non, on ne retrouve pas tout.

René : C’est vrai, vous avez raison, il n’y en a que quelques centaines de millions.

Floréal : Très spirituel, René. Je faisais allusion aux chanteurs du « créneau » chanson à texte. Il y en a beaucoup qui ont quitté le métier à partir de la fin des années 70 et dans les années 80 et suivantes, qu’on ne trouve pas sur internet. Ou alors, une chanson ou deux, pas plus.

Pierre : Une chanson ou deux ? Mais c’est déjà formidable, extraordinaire !

René : On en revient toujours à cette fameuse chanson « à texte ». J’ai une envie qui me démange de poser une question pour faire avancer le débat. Entre Pour une amourette (que je n’entends jamais sans qu’une grosse vague de nostalgie ne me remporte jusqu’à l’été de mes onze ans)… Entre Pour une amourette de Leny Escudero, donc, et Le Carrosse d’or d’Adamo, laquelle est la plus « à texte » ?

Pierre : Cette notion de chanson « à texte » ne veut plus dire grand-chose pour les jeunes générations. Personnellement, cette appellation m’a toujours horripilé, peut-être parce que je préfère la chanson « à musique » ?

Floréal : Moi, c’est « chanson française » qui m’horripile. Car après tout Frédéric François ou Garou, c’est aussi de la chanson française. L’expression « chanson à texte » est née, je crois, du besoin de distinguer ce que véhiculait la chanson qui a quelque chose à nous dire de celle qui est vide de sens ou même franchement stupide (ça existe). Est-ce un crime de ne pas mettre sur le même plan Pénélope de Brassens et Tirelipimpon sur le chihuahua de Carlos ? Cela ne veut pas dire non plus que la chanson de variété de bonne qualité n’existe pas, bien sûr. A chacun de se faire son répertoire.
Pour répondre à René, ça ne me gêne aucunement de prétendre qu’Adamo a pu faire aussi bien ou mieux, parfois, que Leny Escudero dans ce domaine. Avec Sheila, j’aurais plus de mal à le dire…

Pierre : Le problème est que les grands anciens de la chanson, Brel, Brassens et Ferré, et aussi Leclerc, écrivaient des textes ambitieux mais ne négligeaient pas la musique pour autant, leurs mélodies étaient souvent très populaires, en revanche leurs « successeurs » ont, à mon avis, bien trop négligé la musique, au prétexte de « faire de la poésie ».
Enfin, il y a bien sûr des chansons qui nous disent quelque chose et d’autres qui semblent ne rien dire, le problème c’est de trouver la limite, la frontière entre ces deux genres, on s’aperçoit vite qu’elle est arbitraire parce que subjective.

René : Hé, les gars, mine de rien, on serait pas en train de trouver un consensus, là ?

Pierre : Tant qu’il n’est pas trop mou, pourquoi pas?

Floréal : Ah, mince, déjà le consensus ? Un bon petit conflit qui dure, ça fait pourtant du bien ! Va falloir trouver autre chose…

Pierre : T’inquiète, je vais vous trouver ça !

René : J’ai peut-être une question qui peut amorcer une chouette petite polémique. Alors, voilà : je me demande si, finalement, on n’a pas applaudi et soutenu des gens comme Bertin, Marti, Kirjuhel ou Claire, d’abord parce qu’ils accompagnaient les grandes luttes des années 70 (ce qui est tout à leur honneur), et donc apprécié leurs choix militants avant leurs options artistiques…

Floréal : Pour certain(e)s, oui, je suis d’accord. Leur engagement militant correspondait à l’air du temps et reste plus important que leur œuvre. Mais dans les exemples que tu avances, René, je ne peux laisser dire ça de Jacques Bertin, sinon ça va chier.

Pierre : Ah, ben voilà un bon sujet pour se rentrer dans le chou !

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