Le Laboureur (Jean-François Millet)

Le Laboureur (Jean-François Millet)

Nous écrivions récemment que les salles sont vides quand les chanteuses et chanteurs programmés ne sont pas assez connus. Le public manque de curiosité dès qu’il s’agit de chanson. On peut s’en étonner, puisque le même public semble moins réticent à se déplacer pour aller entendre ou voir des artistes dont il ignore tout ou presque, dans d’autres domaines, comme le jazz, le théâtre, ou même le cinéma. Il y a une sorte de méfiance vis-à-vis de la chanson lorsqu’elle est pratiquée par des inconnus. On ne se déplace pas, ou plus.
Et si c’était normal ? Le nombre de jeunes gens qui se lancent dans la chanson est si important qu’ il y a surabondance (et tous ne peuvent avoir suffisamment de talent pour prétendre exercer cette activité autrement qu’en amateur). Face à cette offre pléthorique, le public préfère sans doute attendre une forme de reconnaissance, ou de frémissement de reconnaissance (même simplement par le bouche à oreille) avant  d’« aller y voir ». Quand il s’agit de théâtre ou de jazz, par exemple, chacun imagine sans peine, à juste titre, que pour monter une pièce ou jouer du jazz en groupe, il faut pas mal de travail, et que cette somme de travail, qui aura éliminé les dilettantes, garantit le minimum de qualité justifiant un déplacement. Il faut bien reconnaître que s’aventurer à donner un « concert » de chansons demande moins de préparation, et moins d’années de pratique, que se lancer dans un concert de jazz, de musique dite classique, ou encore dans une représentation théâtrale. Les artistes de ces domaines d’expression travaillent beaucoup plus que la plupart des postulants à la chanson avant de se montrer sur une scène.
Disons-le, on peut assister à des concerts de jazz de débutants ou des représentations de jeunes comédiens et parfois faire la moue, être déçu, mais jamais on ne sera autant indigné qu’après la performance de certains chanteurs en herbe qui n’ont rien pour eux (ni la voix ni les chansons), sinon l’envie de faire ce métier. Le public se fait avoir une fois, pas deux.
Le fait que les jazzmen, les musiciens « classiques » ou les comédiens, aient besoin les uns des autres pour pratiquer leur art, est aussi un élément non négligeable dans la perception qu’en a le public. Il y a un aspect collectif dans leur travail et une addition des énergies. Au contraire, la plupart des jeunes gens qui se lancent dans la chanson sont seuls, ou éventuellement accompagnés par quelques copains, mais les chansons qu’ils présentent sont (le plus souvent) l’œuvre du seul chanteur, qui cumule les fonctions de parolier, compositeur et interprète, ce qui fait beaucoup, dans bien des cas, pour une seule personne. Surtout quand la désinvolture s’en mêle.
On peut affirmer, sans se tromper je crois, que si la chanson était une denrée un peu plus rare, et surtout plus travaillée (collectivement) en amont, le public se déplacerait plus souvent, y compris pour voir des artistes qu’il ne connaît pas ou peu.

Pierre Delorme

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