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Mon activité de professeur dans le département « chanson » d’une école de musique et celle de commentateur du petit monde de la chanson sur le site Crapauds et Rossignols devraient être a priori complémentaires. Elles me poussent cependant à des discours dissemblables, voire contradictoires, qui me donnent parfois l’impression de glisser doucement vers un genre de petite schizophrénie.
Dans le cadre de mon activité d’enseignant, je suis entouré de collègues qui, de par leur formation, leur culture et leur vie professionnelle, sont avant tout des musiciens. Dans la plupart des cas, lorsqu’ils parlent chanson, ils évoquent les arrangements, voire la technique vocale de l’interprète (dans le meilleur des cas). Le rapport entre la mélodie et les « paroles » n’est pas un sujet de préoccupation particulier. Quant aux « paroles », la prosodie, le sens et le contexte… ça n’est qu’un simple et lointain prétexte à « faire de la musique », une sorte de base.
Ô quantes fois ai-je dû rappeler à ces collègues qu’une chanson est aussi un texte, qu’il soit ambitieux ou non sur le plan littéraire. S’il n’y a pas de texte, il n’y a pas de chanson. A leurs yeux, je passe évidemment pour un tenant de la vieille école, la « chanson à texte » des années soixante (il est vrai souvent assez peu musicale) et avec tout ce que cette appellation peut conserver de péjoratif. L’un deux m’a dit un jour qu’il y en avait assez d’une « certaine » chanson (!), il fallait que « ça envoie du bois » (expression à la mode à ce moment) et c’est tout.
En revanche, sur le site Crapauds et Rossignols et ailleurs sur la Toile, dans mes nombreuses prises de bec avec les amateurs de CFQ, ô quantes fois ai-je dû rappeler qu’une chanson c’est aussi de la musique, peut-être même « de la musique avant toute chose ». Sans elle, point de chanson.
Comme je suis moi-même auteur et musicien (je veux dire par là que j’ai étudié suffisamment la musique pour être en capacité de l’enseigner), j’ai parfois l’impression d’être comme la chauve-souris : mammifère chez les oiseaux et oiseau chez les mammifères. Cette condition, même si elle peut sembler pratique pour jouer sur deux tableaux à la fois, m’est plutôt inconfortable. J’ai l’impression de faire le grand écart, ce qui est douloureux, tant la souplesse n’est pas mon fort (les lecteurs et commentateurs réguliers du site s’en seront aperçu). En même temps, elle est révélatrice de la fragilité de cet équilibre difficile entre paroles et musique, qu’on nomme plus communément chanson.

Pierre Delorme

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