Photo : Jean-Pierre Leloir

Photo : Jean-Pierre Leloir

La réalisatrice Sandrine Dumarais a eu l’idée de concocter (en 2008) un petit film documentaire*, Brel, Brassens, Ferré, trois hommes sur la photo, à partir du cliché devenu mythique de Jean-Pierre Leloir, où l’on voit les trois chanteurs en train de deviser en fumant, autour d’une table encombrée de bouteilles, de cendriers et de micros.
François-René Cristiani, jeune journaliste à l’époque, raconte comment il a eu l’idée de cette réunion au sommet des « trois grands » de la chanson et comment il a réussi à la mettre sur pied. L’idée de ce film documentaire est de faire entendre des extraits de cette fameuse conversation tout en montrant d’autres photos (toujours de Jean-Pierre Leloir) moins connues de la réunion. Ces extraits sont entrecoupés d’images archives et d’entretiens des uns et des autres, censés prolonger, ou éclairer, les propos parfois décousus de la conversation.

Ils sont commentés par François-René Cristiani, qui posait les questions ce jour-là et qui replace les choses dans le contexte de 1969, et par Jean-Pierre Leloir, autre témoin privilégié.
Juliette Gréco apporte son grain de sel. Avec la grande absence de simplicité dont elle est coutumière, elle assène avec force gestes et grimaces des phrases creuses faites de grands mots vides (« respect », « amour ») dont elle a le secret. Mais bon, elle les a bien connus, alors… Respect et amour !
Jacques Higelin est plus sobre. Il était jeune encore en 1969 et on sent bien qu’il a perçu, en réécoutant l’enregistrement aujourd’hui, ce que les gens de notre génération, arrivés à un âge qui dépasse de loin celui des trois « grands » à l’époque, perçoivent sans doute aussi : ces « aînés » de jadis que nous voyions alors comme des « géants », des sages dont chaque parole méritait d’être bue, ces « aînés » nous semblent presque des « jeunots », un peu joueurs, n’ayant finalement rien de particulièrement fracassant à nous raconter.
Drôle d’entrevue. On y cause anarchie, femmes, enfance, poésie… Chacun est dans son rôle, dans son registre. Brassens reste assez simple, fidèle à l’image qu’on a de lui. Brel peut sembler agaçant dans cette espèce de pose, qui était la sienne à l’époque, de « philosophe » aux silences éloquents et aux pensées définitives sur la nature humaine. Ferré semble moins provocateur et frimeur qu’à son habitude, paraît plus doux et en demande d’amitié. S’aimaient-ils vraiment ces « trois grands », comme semble le croire Jacques Higelin ? On voudrait bien le penser aussi, mais rien n’est moins sûr… Brel et Brassens avaient été copains, on le sait, mais que pensaient-ils vraiment de Léo Ferré ?
On peut les trouver sympathiques ou pas, cabotins ou non, ces hommes encore jeunes (dont deux mourront cependant à peine une petite dizaine d’années plus tard), mais ces trois-là ont quand même écrit et chanté de sacrées chansons, qui nous hantent encore. Et comme l’exprime Juliette Gréco, qui pour une fois ne dit peut-être pas une ânerie, des types de ce calibre, depuis le temps : « On court toujours après. »
Les civilisations connaissent des apogées et des déclins, on le sait, alors pourquoi la chanson, du moins le genre « à texte », n’en connaîtrait-elle pas aussi ?

Sans doute les conditions étaient-elles réunies dans les années cinquante pour permettre l’éclosion de tels talents dans la chanson française. Ce fut un genre d’âge d’or. La suite ressemble à un lent déclin et depuis « on court toujours après ». C’est vrai que le paysage de la chanson a beaucoup changé, comme le dépeint bien en quelques mots François-René Cristiani. S’étonnant presque du fait qu’on lui demande encore d’évoquer cet événement, plus de quarante ans après, il avance une hypothèse : « On ne veut pas qu’ils disparaissent. On veut les avoir sous la main, sans doute pour supporter le reste. » Pourquoi pas ?

Pierre Delorme et Floréal Melgar

* France 3 rediffuse le documentaire dans la nuit du 20 au 21 novembre 2014 à 3 h 45.

2 commentaires »

  1. Pas vraiment un commentaire mais une question : François-René Cristiani est-il le père d’Hervé ?

    • René Troin dit :

      François-René Cristiani était un jeune journaliste en 1969. Il est donc impossible qu’il soit le père d’Hervé, né en 1947. Peut-être, en revanche, fait-il partie de sa famille. L’un de nos lecteurs en saurait-il davantage ?

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