CuiJian2J’ai eu l’occasion de lire la thèse d’une jeune doctorante chinoise (Mlle Peng Lei) qui avait choisi pour sujet de recherche le rock en Chine (Rock en Chine : contestation et consommation depuis les années 1980). On y apprend qu’une partie de la jeunesse chinoise a pu découvrir le rock dès les années quatre-vingt grâce à la musique du rocker chinois Cui Jian*, mais qu’elle n’a pu véritablement découvrir (en masse) le rock occidental qu’à partir des années quatre-vingt-dix. Ce genre musical, qui en Occident a fait l’objet d’une évolution chronologique depuis les années cinquante et sa naissance aux USA, est arrivé en Chine en un « seul bloc », quarante ans plus tard. Le plus intéressant, c’est la voie par laquelle le rock occidental est parvenu jusqu’en Chine.
Les Etats-Unis et le Canada vendaient à la Chine, pour le traitement et le recyclage du plastique, les produits invendus de leur industrie musicale, à savoir les cassettes et les CD. Afin qu’ils ne puissent pas être revendus, les CD, comme les cassettes, étaient percés d’un trou qui en principe devait rendre leur utilisation impossible. On imagine ces tonnes de « déchets musicaux » parvenant en Chine. Quelques jeunes Chinois ingénieux ont cependant rapidement découvert que le « trou » percé dans le disque ne l’endommageait pas complètement, et qu’il était quand même possible d’écouter quelques chansons… Ainsi est né un business illégal (nous sommes en Chine), et quelques importateurs ont compris rapidement qu’ils pourraient tirer des profits considérables de ce commerce « au noir ». Ils embauchèrent des jeunes gens qui connaissaient un peu le rock afin de faire le tri parmi les stocks de déchets arrivés d’Occident, et d’organiser leur trafic. Les témoignages disent que la bataille faisait rage au-dessus des containers de CD. Quelques fortunes se sont bâties là-dessus. Et les jeunes Chinois ont découvert, d’un seul coup et en désordre, la musique des Beatles comme celle de Nirvana, celle d’Elvis comme celle de U2, sans la moindre idée de la chronologie des productions.
Paradoxalement, la musique rock s’est développée en Chine grâce à la destruction des produits de l’industrie musicale occidentale, celle-là même qui avait permis sa naissance et sa diffusion aux USA, puis en Europe, grâce notamment à l’invention de produits comme le disque 45-tours (moins onéreux et destiné au marché de la jeunesse) et plus tard le CD. Comme quoi… Les voies du rock sont impénétrables, au moins autant que celles réunies du Seigneur, de l’Oncle Sam et du Grand Timonier !

Pierre Delorme

* Cui Jian est considéré par certains comme le « Bob Dylan chinois » en raison de ses chansons « engagées », très populaires auprès des étudiants chinois, dont le mouvement sera durement réprimé le 4 juin 1989, place Tian’anmen à Pékin.

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