Elziere LeprestVous avez déjà sifflé du Leprest sous la douche ? Vous ne croyez pas ça possible ? J’étais pareil que vous jusqu’au huitième titre de « Claire Elzière chante Allain Leprest* » : Elle dort avec son chat. Le refrain fait comme ça : « Elle dort avec son chat, / J’ couche dans la chambre au gosse / Entre une tortue Ninja / Et un rhinocéros. » Et les couplets sont à l’avenant. Les mots dansaient déjà, avant que Dominique Cravic les mette en musique.
C’est un Leprest inédit, à tous les sens du terme, qu’on découvre avec cet album, un Leprest lumineux, tournant le dos à son versant sombre et (parfois) sentencieux. Car il avait la plume abondante, le citoyen d’Ivry-la-Rouge, et se laissait parfois déborder. Il en reste ici quelques traces, quand même. Vie d’ange, vie d’ordure aurait sans doute mérité plus d’une journée de travail : « […] Sur la poubelle une mésange / Siffle faussement nos louanges / Sans mettre en danger nos yeux purs / Sans mettre au rebut nos injures […] » – là, ça ne danse plus. Et Je ne te salue pas, son adresse à Dieu, est un peu trop lourde pour atteindre sa cible (« […] Gros beauf qui te pavanes / Au milieu des charniers, / Avec tes dobermans, […] » – Mouais, bof..). Leprest est bien plus convaincant lorsqu’il laisse s’exprimer sa part de spiritualité (nous en avons tous une, on n’est pas des bêtes). Avec D’Osaka à Tokyo, par exemple (« […] Ma vie va s’effacer des murmures de Tokyo / Je plonge vers la mer le ciel me vienne en aide […] »), où le solo de koto de Mieko Miyazaki donne une idée assez précise de la musique de l’âme et nous ramène à la hauteur où se situe l’essentiel de cet album. Qui s’ouvre sur Marabout tabou (bout-à-bout), où au bout d’une cascade d’hexasyllabes sans raison mais avec des rimes (« […] Pourquoi ce que je dis / Ça ne ressemble à rien ? / Casserole et jeudi, / Le chagrin d’un marin. […] »), on retombe sur ses pieds. Entendez-voir, qui suit, est une variation sur le thème du « sourd qui fait l’aveugle ». La Libellule noire, bar et dancing tout à la fois, est de ces lieux familiers que l’auteur décrit « de mémoire »
J’ai cité la moitié du disque, il reste six chansons et un poème. Ça fait quatorze en tout : quatre reprises et dix inédits. Dominique Cravic (guitare, ukulélé, banjo) signe ou cosigne huit des nouvelles mélodies et partage les arrangements avec l’ensemble des musiciens – qu’il connaît bien ! Autour du trio de base qu’il forme avec Grégory Veux (piano, Fender Rhodes) et Jean-Philippe Viret (j’avoue : j’ai écouté une fois tout l’album en me concentrant sur ses lignes de contrebasse**), on trouve, au gré des morceaux, des membres permanents ou invités des Primitifs du futur : Bertrand Auger (arrangements clarinettes), Daniel Colin (bandonéon), Jean-Michel Davis (vibraphone), Mohammed El Yazid (mandole), Mathilde Febrer (violon), Hervé Legeay (guitare), Fay Lovsky (ocarina, timple, guimbardes, cithare, scie musicale, claquements de doigts), Khireddine Medjoubi (darbouka), Silvano Michelino et Zé Luis Nascimento (percussions), Tania Zoppi (chœurs). Sans oublier Mieko Miyazaki, déjà citée.
Accompagnements à densité variable (quintet, trio, septet…), instruments multiples et pas toujours des plus communs, rythmes et climats contrastés (battements arabo-andalous, jazz de cave, valse lente, piano nostalgique et guitares métalliques, volutes tziganes…). Loin de la rive gauche, on nage en belle et bonne variété.
Et Claire Elzière ? Elle ne fait rien, comme d’habitude : elle chante. La voix comme son prénom. Sans ronds de bras ni effets de manche, sans appuyer sur les mots. Alors, les mots, ils volent. Même ceux qui sont un peu lourds ? Oui. Même.

René Troin

 

* Claire Elzière chante Allain Leprest, 1 CD + 1 livret de 20 p., Saravah, 2014. Paroles : Allain Leprest. Musiques : Dominique Cravic (Grégory Veux et Claire Elzière cosignant chacun un titre), Romain Didier, Etienne Goupil, Olivier Moret, Jean-Philippe Viret. Avec les voix de Pierre Barouh, Dominique Cravic et Sanseverino.
** Pour écouter Jean-Philippe Viret sans être dérangé par la chanteuse (humour !), écoutez Le Temps qu’il faut (Mélisse Music, 2008).

Claire Elzière sera en concert à L’Européen, à Paris, le 27 septembre 2014, à 20 h 30. Pour les dates suivantes :

3 commentaires »

  1. Chris Land dit :

    Il faut être un peu léger… pour trouver les mots de Leprest un peu lourds !

  2. Chris Land dit :

    … et il m’arrive fréquemment, comme certains (un certain nombre ?) d’entre vous, de fredonner du Leprest sous ma douche sans attendre la huitième chanson du CD de Claire Elzière.
    La meilleure de mes copains, Les petits enfants de verre, Rue Blondin, SDF, etc. Bref, des chansons qui ne laissent pas forcément transpirer « sa part de spiritualité » apparemment tellement recherchée. On n’est pas des bêtes tout de même. On chante aussi… sous la douche. Du Leprest !

    • « SDF » sous la douche ? Pourquoi pas « Nuit et brouillard » de Jean Ferrat, Chris ? Il me semblait que l’expression « chanter sous la douche » impliquait une certaine joie de vivre passagère, de la gaieté, et donc un choix de chansons plutôt joyeuses, en tout cas évitant les sujets graves, voire dramatiques.
      Par ailleurs, il est amusant de constater d’évidentes crispations chez des lecteurs qui ont peur de certains mots, comme « spiritualité », et qui, dès lors qu’on avance prudemment la moindre réserve sur leur auteur favori, réagissent comme si l’on touchait au sacré. La religion n’est pas seulement là où on croit la trouver…

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