RibeiroDans les années 70, parmi la cohorte de ceux qui ont failli changer le monde, on en voyait pratiquer deux actions dont la radicalité forçait l’admiration : voler des livres chez Maspero, à Paris, et entrer sans payer aux concerts de Catherine Ribeiro, partout où elle prétendait
(la prétentieuse !) faire son métier de chanteuse. Pour la librairie « La Joie de lire », on sait ce qu’il advint : elle ferma ses portes. Et les valeureux combattants, fiers d’avoir fait rendre gorge au « commerçant de la révolution » cessèrent, pour les uns, de lire, je suppose, tandis que, parmi les autres, il s’en trouva sans doute pour contribuer à la prospérité de la F**c naissante.
Quant aux concerts de Catherine Ribeiro, ils débutaient comme une messe. Le percuphone de Patrice Moullet, l’instigateur du groupe Alpes, vrombissait. La prêtresse, tout de noir vêtue, accomplissait une entrée théâtrale et commençait à chanter ou à déclamer. Or, voici que, passé les premières mesures, une prière montait des premiers rangs : « Catherine ! laisse-les entrer. Catherine ! laisse-les entrer… » Ad lib.
Et rien à foutre de l’artiste ni de son art : une prière pressante, ça n’attend pas. Imagine que la Ribeiro et ses musiciens se soient engagés dans le Poème non épique. T’en as tout de suite pour vingt minutes. Et c’est long vingt minutes quand tu as un message essentiel à faire passer. La chanteuse, d’un geste ample, calmait les suppliants avant de demander :
« Que se passe-t-il ? 
– Il y a des gens dehors, qui ne peuvent pas payer. Catherine, laisse-les entrer. »
Comme le chœur enflait, Catherine cédait. J’ai assisté deux fois à cette mascarade. La seconde, c’était à Lyon, à la Bourse du Travail. La petite troupe de trouble-fête était, ce soir-là, emmenée par un garçon et une fille. Ces deux-là, qui faisaient le signe de la victoire en pénétrant dans la salle, je les avais vu descendre de la très belle auto paternelle, une petite heure plus tôt. Chaque fois que je me rends à un concert où des gros bras scrutent mon billet comme s’ils apprenaient à lire, ils me reviennent en tête, les deux, en même temps qu’un titre – de Jean Ferrat, celui-là : Pauvres petits c**s.

René Troin

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