ane7cMon activité d’enseignant* m’a permis de rencontrer un grand nombre de jeunes gens désireux d’écrire leurs propres chansons. J’ai donc lu et entendu des tentatives de toutes sortes, des vertes, des pas mûres, des très réussies, des médiocres et des complètement ratées.
J’ai vu des « artistes » en herbe faire des progrès considérables et d’autres s’obstiner dans des impasses. Dans le domaine musical les progrès peuvent être spectaculaires, surtout chez les autodidactes qui décident de « s’y mettre ». Le fonctionnement « mécanique » de la plupart des règles musicales n’est pas plus difficile à enseigner qu’à acquérir. Cependant le domaine de l’écriture des paroles m’a mis face à un drôle de paradoxe : les personnes les mieux armées, scolairement parlant (j’ai même rencontré des normaliens et des doctorants désireux d’écrire des chansons), ne sont pas forcément les plus habiles dans l’écriture des paroles. D’autres, dont les relations avec l’école sont restées à l’état rudimentaire, ont parfois bien plus d’intuition pour agencer les mots et en faire des chansons.
C’est vrai qu’un texte de chanson n’est pas une dissertation en trois points, encore moins une thèse, et la syntaxe en vigueur dans ce genre de travaux n’est pas d’un grand secours dans un exercice où la sonorité et le rythme prédominent sur le sens, en tout cas le précèdent et parfois même le créent ou le transforment. Peut-être que ces personnes très éduquées, et familières de l’exercice intellectuel, n’ont plus qu’une perception abstraite des mots, réduits à l’état d’outils nécessaires au raisonnement. Écrire des chansons semble plus simple pour ceux qui ont gardé un contact premier, voire « enfantin », avec les mots. Ils sont restés des objets sonores, dont le sens peut être parfois même assez vague, mais ils contiennent, indépendamment d’un contexte, de quoi rêver.
Le grand comédien italien Vittorio Gassman pensait que pour être un bon comédien l’intelligence n’est pas indispensable, il disait même, malicieusement, qu’être un peu « imbécile » peut aider à développer son talent dans ce domaine.
Je ne suis pas loin de penser que, pour écrire des textes de chansons, une trop grande culture et un rapport savant à la langue peuvent parfois devenir des handicaps. En revanche, un goût intuitif pour les mots et leurs sonorités, et pour l’imaginaire qu’ils sont susceptibles de déclencher, stimulé par l’application des règles prosodiques (la rime et la métrique), peut permettre d’écrire des « paroles » très réussies.
En ce qui concerne l’écriture de chansons, peut-être n’est-il pas nécessaire de trop contrôler les mots, mais seulement de les guider un peu et de savoir leur laisser la bride sur le cou quand il le faut. Les laisser filer et vivre leur propre vie.

Pierre Delorme

 * Professeur d’enseignement artistique dans le département chanson de l’école nationale de musique de Villeurbanne.

3 commentaires »

  1. Christophe Novelet dit :

    Très belle et très juste analyse.
    Merci Pierre.

  2. Angéla dit :

    Oui, cette analyse de Pierre Delorme me semble aussi très juste. L’écrivain Pascal Garnier, qui n’avait pas fait de longues études, s’est aperçu qu’il pouvait écrire en « pondant » spontanément une chanson.

  3. Chris Land dit :

    Je suis globalement d’accord avec ce point ce vue de Pierre. À l’exception, peut-être, de la phrase : « La syntaxe en vigueur dans ce genre de travaux n’est pas d’un grand secours dans un exercice où la sonorité et le rythme prédominent sur le sens, en tout cas le précèdent et parfois même le créent ou le transforment », qui me semble un peu péremptoire.
    Et pour abonder dans le sens du billet, je rappelle souvent une phrase qu’Allain Leprest (qui n’était pas allé bien loin dans les études) énonçait souvent lors des ateliers d’écriture qu’il animait régulièrement et gratuitement au Picardie à Ivry : « Méfiez-vous du mot qui vous fait de l’œil… »

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