ZouzouOn l’a écrit, déjà, comme il est difficile de faire entendre une voix en quelques mots. La voix de Zouzou, avec son grain roulé par les cahots
de l’existence, ressemble un peu
à celle de Marianne Faithfull. Le rapprochement est facile. Dans les années soixante, elles faisaient égérie, chacune de son côté de la Manche. Egérie n’est pas potiche. La première
a tourné chez Rohmer, la seconde chez Godard. L’Anglaise a chanté Jagger et Richards (As Tears Go By,
en 1964), la Française Donovan (Ce samedi soir, adaptation de Young Girl Blues, en 1967). Ce dernier a l’amitié durable : quarante-six ans plus tard, on le retrouve sur En vers libre, album inattendu (Zouzou n’avait plus rien enregistré depuis 1974) paru à la fin de l’année dernière. Zouzou et Donovan se partagent les couplets bilingues de Cherchez l’erreur, écrits (de même que la musique) par Edouard Desyon. Du sur mesure, comme pour les autres titres. Zouzou sait choisir ses auteurs, peut-être même qu’elles les attirent. Boris Bergman jongle avec les icônes : « Qui va consoler Cohn-Bendit / Les nuits où il s’achève / Chez des princesses de Clèves / La Nico nique
sa bicyclette […]. »
Hubert-Félix Thiéfaine vagabonde sur un tableau d’Edward Hopper : « Le soleil couchant / Joue avec l’horizon / Et tes sentiments se cherchent une raison / Voyageuse solitaire / Entourée de mystère (1). » Daniel Darc distille une chanson – posthume – d’une tristesse sans fond : « Tu attendais notre enfant / Quel dommage / Sous la douche / Il s’est écoulé lentement. » Zouzou, elle-même, écrit dans des marges obscures : « J’ai toujours aimé les mêmes / Ceux qui ne sont bons à rien /
Les décavés les obscènes / Et les grands fouteurs de rien. »

Enregistré entre Pantin, Champigny, Sète et Paris (c’est moins exotique que Nassau, New York, Kingston et Memphis, mais tout aussi efficace), l’album est porté par des musiciens familiers. Denys Lable, Stéphane Vilar, Claude Salmiéri, Christian Padovan et Philippe Gall, vieux routiers des scènes et des studios, ont souvent joué ensemble derrière Julien Clerc, France Gall ou Francis Cabrel, par exemple. Les deux premiers cités touchent à tout ce qui compte entre six et douze cordes acoustiques et électriques – guitares bébé, baryton, slide… ; dobro, mandoline, charango… – plus quelques claviers et percussions. Les trois autres – un batteur, deux bassistes (le second, Philippe Gall, présent sur un seul titre) – assurent les rythmiques. On entend ici un sextuor à cordes ou là des chœurs comme on ne les soigne plus guère.
L’album, relativement long (il dépasse les cinquante minutes) est construit comme un spectacle. Il s’ouvre sur un énergique Nous sommes ce que nous fûmes, se poursuit par une ballade (Cherchez l’erreur). Plus loin Other Days You Don’t – dont les paroles anglo-françaises de Mark Princi chaloupent sur un blues traditionnel – inaugure une séquence acoustique de trois titres, comme les Rolling Stones ou Bob Dylan
en glissent au cœur de leurs concerts. Après, c’est le retour de l’électricité jusqu’à
A Guy Like You (version féminine du A Girl Like You d’Edwyn Collins), morceau final avant deux rappels (sur la pochette, ils ont mis « bonus », mais filons jusqu’au bout la métaphore du spectacle) : une reprise de Cherchez l’erreur (l’auditeur attentif pourra jouer au jeu des différences) et Lumière sur la ville, un duo enjoué avec le groupe Newton. Là, l’ambiance est aux Kinks de Sunny Afternoon. Elle tranche,
on l’aura deviné à lire ce qui précède, avec la mélancolie dominante.
On sort de ce disque, en sifflotant le dernier titre, convaincu, une fois de plus, que ce n’est pas le bruit qui fait le rock. C’est la vie.

René Troin

(1) Compartiment C Voiture 293 Edward Hopper 1938 (Hubert-Félix Thiéfaine / Robert Briot). Hubert-Félix Thiéfaine a gravé ce titre sur l’album Suppléments de mensonge (2011).

Zouzou, En vers libre, 1 CD (14 titres + 2 bonus) et 1 livret de 24 pages sous Digipak, Big Beat Records/Cool Cat/Naïve Distribution, 2013.

 

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