C'est aussi grâce aux étalagistes que les « disques noirs » n'ont jamais totalement disparu du paysage. Photo : P. Delorme

C’est aussi grâce aux étalagistes que les « disques noirs » n’ont pas disparu du paysage.
Photo : P. Delorme

Se servir une chanson au robinet à musique, comme « quand on a soif » (1)… On aurait pu en rester là, d’autant que la chute était belle. Seulement, voilà : la culture ayant horreur du vide (fût-il plein de virtualité sonore), il semble qu’un mouvement de rematérialisation s’amorce. Avec le retour des disquaires indépendants, pour commencer. Les disquaires, vous savez ? Ces passionnés qui connaissent leur clients, leur mettent des nouveautés de côté, leur font écouter dix disques, même en sachant d’avance qu’ils n’en ramèneront qu’un (voire aucun) à la maison… Une grande enseigne, dont nous n’écrirons pas le nom, celle qui préfère désormais vendre des batteurs/mixeurs de cuisine plutôt que d’agiter la culture, avait des vendeurs comme ça – l’un savait tout du blues, l’autre n’ignorait rien de la chanson à texte – jusqu’au jour où ses actionnaires ont vidé les linéaires de CD avant de crier, telles des orfraies, que les gens n’en achetaient plus.
Résultat imprévu, mais heureux : les disquaires reviennent. « Un disquaire ouvre tous les trois mois à Paris. C’est la même tendance à Los Angeles, sachant que ce qui se passe aux Etats-Unis préfigure souvent ce qui va se passer chez nous (2). » (Pour une fois qu’un bon vent souffle d’Amérique…) Et ce n’est pas un doux rêveur qui l’affirme, mais David Godevais : « […] on est arrivés au bout d’une logique, d’un système de désintégration de la musique “grâce” au téléchargement illégal, qui est infini pour qui veut. Mais est-ce qu’on a besoin de 1 million de titres sur son disque dur ? » Il semblerait que non chez les amateurs de musique. Alors, depuis une petite dizaine d’années, le Calif (3), fondé par le même David Godevais, « a aidé à la création d’une soixantaine de disquaires, et soutenu plus de 80 structures en difficulté ».
Ce retour des disquaires accompagne celui du vinyle (4). Les rayons grossissent en même temps que les rangs des acheteurs. Selon le Syndicat national de l’édition phonographique (Snep), « on a vendu [en France] 115 000 vinyles en 2007 et […]
329 000 en 2012 (5) ».
Et ce ne sont pas des mélomanes chenus, nostalgiques du son perdu, qui fouillent dans les bacs à 45 et 33-tours, mais des jeunes : « Plus de 70 % des gens qui retournent chez les disquaires indépendants ont en moyenne entre 18 et 33 ans. » Même si – l’avenir le dira – ce regain du vinyle vire au feu de paille (en attendant on ne peut que constater que ses ventes augmentent à un rythme spectaculaire quand celles du CD continuent de diminuer), il témoigne d’un besoin de retour à l’« objet culturel » beau (une pochette en carton où l’image et le texte ont l’espace qu’ils méritent, ç’a tout de même plus d’allure qu’un boîtier en plastique vite rayé et un livret imprimé sur du papier glacé trop mince, non ?) et de qualité. Cette dernière n’étant, malheureusement, pas toujours au rendez-vous (6). Mais oublions les margoulins pour laisser un peu d’espace aux éditeurs qui n’oublient pas que les jeunes vinylophiles n’en vivent pas moins à l’ère numérique. Ceux-là jouent la carte de la mixité. Ainsi Big Beat Records (une maison qui n’a jamais totalement abandonné le vinyle) propose dans la même pochette les versions 33-tours et CD de Faut pas crisper le voisin du groupe Sutcliffe. D’autres offrent de télécharger gratuitement sur leur site la version numérique du vinyle que l’on s’est procuré chez son disquaire. Indépendant, de préférence. Car, bien sûr, la même grande enseigne, évoquée plus haut, reprend en marche le train qu’elle aurait tant aimé envoyer au fond du ravin. Elle aussi vend des « disques noirs », mais en ligne de préférence. Pour ne pas froisser les fers à repasser.

René Troin

(1) Lire « Les supports : face A » (rubrique « Réflexion faite »).
(2) Sauf indication contraire, toutes les citations de cet article sont extraites de l’interview de David Godevais par Philippe Brochen (Libération du 23 décembre 2013).
(3) Le Club Action des Labels Indépendants Français « s’est donné pour mission de maintenir et de développer un réseau de disquaires indépendants et de points de vente qui soit en mesure de relayer une offre plurielle auprès du public. » (Source : site du Calif)
(4) Celui-ci n’ayant jamais totalement disparu. Les DJs les trimballaient par caisses entières dans les boîtes et soirées où ils allaient mixer. Et nombre des sons échantillonnés (« samplés » en franglais) par les joueurs de techno, de rap, de trip-hop… viennent de vinyles vintage (« millésimés » en français).
(5) Et encore, ces chiffres, cités dans Le vrai du faux (France Info), le 21 juin 2013, « ne pren[nnent] pas en compte les disquaires indépendants. Or, 70 % du chiffre d’affaires de ces derniers vient du vinyle », souligne David Godevais.
(6) Certains labels de réédition se contentant de transférer des CD sur vinyle, au lieu de repartir des masters analogiques.

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