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Photo : ina.fr

Les chansons dont l’écrivain Pierre Mac Orlan est l’auteur sont un peu oubliées aujourd’hui. Mises en musique par de nombreux musiciens, en particulier par Marceau Verschueren (V. Marceau), accordéoniste de son état, elles connurent parfois un beau succès, notamment La Fille de Londres. Les interprètes féminines de grand talent prêtèrent leur voix à ces chansons (Germaine Montero, Monique Morelli, Catherine Sauvage et, à un degré moindre, Laure Diana et Juliette Gréco).
Ces chansons évoquent des époques et des villes lointaines. On y voit passer des grivetons, des légionnaires, des matelots et des filles, dans les vapeurs des ports et des bars de tous les continents. Dans la préface à l’édition de son livre Chansons pour accordéon (1), Pierre Mac Orlan dit : « Pour moi écrire des chansons, c’est écrire mes Mémoires. » En fait, Pierre Mac Orlan ne voyagea pas beaucoup, ses souvenirs sont largement imaginaires. C’était un « aventurier passif » à l’imagination féconde : « L’aventurier passif est sédentaire. Celui-ci se cramponne par tous les temps aux bras de son fauteuil, comme un capitaine au long-courrier aux rambardes de sa passerelle de commandement. » Ou plus loin : « La grande animatrice de l’aventurier passif est l’imagination. C’est la maîtresse de ce désordre, plus apparent que réel, dont s’orne le cerveau de cet homme aimable : cerveau encombré de meubles et d’étoffes, d’armes et d’instruments bizarres qui permettent la comparaison avec la boutique d’un brocanteur, un peu marchand d’antiquités.» (2)
La plupart des ces chansons sont écrites dans une langue dont beaucoup de mots, d’expressions, de noms, nous sont aujourd’hui étrangers. Mac Orlan était sensible à l’argot, celui des militaires de la Légion, des marins et des filles dites publiques, un argot ancien et déjà souvent difficilement compréhensible dans les années 50 (on trouve dans une des premières éditions de Chansons pour accordéon, parue en 1953, un lexique qui donne l’origine et la signification de certains termes d’argot oubliés). Pierre Mac Orlan, né en 1882, mobilisé en 1914, a fait des chansons avec le vocabulaire et le monde de sa jeunesse. Comme tout le monde, a-t-on envie de dire… En écoutant, ou même en chantant, ces chansons-là, on peut très bien avoir l’impression qu’elles ont été écrites dans une langue devenue aujourd’hui étrangère, mais dont l’écho nous dirait quand même un peu quelque chose, comme un visage qui semble familier mais sur lequel on a du mal à mettre un nom. Ces chansons écrites par un aventurier immobile, dans une langue populaire d’un autre âge, semblent toutefois conserver leur charme, même si le sens exact parfois nous échappe, comme il a pu échapper aussi aux oreilles pourtant contemporaines de leur création. Les enfants chantent souvent, avec beaucoup d’entrain, des chansons dont la signification véritable des mots leur échappe, mais pourtant elles leur plaisent. Les adultes font parfois la même chose. Combien de gratteurs de guitare amateurs ont chanté Les Copains d’abord de Brassens en ignorant qui étaient Montaigne et La Boétie, et Castor et Pollux ? Est-il besoin de le savoir pour aimer cette chanson ?
Le charme d’une chanson ne naît pas forcément de la compréhension du texte, mais avant tout de l’impression faite par les mots, la mélodie, et par la voix qui les donne. On peut alors avoir le sentiment de ressentir une émotion qui vient de loin, d’un charme enfoui qui se réveille. Et c’est peut-être à ça que servent les chansons (dont on peut penser aussi qu’elles ne servent à rien) : réveiller des émotions qui nous dépassent, et qui peuvent même sembler ne pas nous appartenir tant elles ont l’air d’être anciennes et de venir de loin. Les chansons, aussi élaborées soient leurs paroles, ont souvent partie liée avec notre mémoire profonde. Les émotions auxquelles elles nous ramènent ont peut-être avant tout à voir avec le monde de l’enfance et des sensations premières que font naître les couleurs ou les sons. « Et le reste est littérature », comme dit Verlaine.

LTG

(1) Chansons pour accordéon, Éditions de la Table Ronde, Paris, 2002.
(2) Petit manuel du parfait aventurier, Éditions Sillage, Paris, 2009.

La Fille de Londres, Germaine Montero, 1965  

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