Georges Brassens était un grand amateur de prosodie ou, pour le dire plus simplement, de ces jeux subtils de rythme et de sonorités que permet la versification française. Il pratiquait, entre autres, avec malice, l’enjambement.
L’enjambement est « un procédé rythmique qui consiste à reporter sur le vers suivant un ou plusieurs mots nécessaires au sens du vers précédent », c’est le Robert qui le dit. Ce procédé n’est pas rare chez les poètes, on le trouve chez Victor Hugo, par exemple dans Booz endormi :
Pendant qu’il sommeillait, Ruth, une Moabite,
S’était couchée aux pieds de Booz, le sein nu,
ou encore, de façon plus novatrice, chez Rimbaud, dans Le Dormeur du val :
C’est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil de la montagne fière
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.
Ce procédé est vraiment beaucoup plus rare dans les chansons. Georges Brassens, grand connaisseur des classiques de la poésie, en a joué avec malice et ingéniosité pour trouver des rimes audacieuses et souvent rigolotes, comme dans Mélanie :
Elle vous emprunte un cierge à Pâques
Vous le rend à la Trinité.
Non, non, non, ne me dites pas que
C’est normal de tant le garder.
Ou encore dans Je me suis fait tout petit :
Tous les somnambules, tous les mages m’ont
                       Dit sans malice
Qu’en ses bras en croix, je subirai mon
                      Dernier supplice.

Brassens, prince des vers et des haltères. Photo : Coll. Mario Poletti.

Brassens, prince des vers et des haltères.
Photo : Coll. Mario Poletti.

Il y a d’autres nombreux exemples d’enjambement dans les chansons de Georges Brassens. L’originalité du procédé en chanson tient au fait qu’une fois mises en musique les strophes où les vers sont « enjambés », un décalage se crée entre la logique de la ligne mélodique et la logique de la grammaire, donc du sens de la phrase.Traditionnellement, dans une chanson, une phrase musicale (ou une partie cohérente d’une phrase divisée par une césure ou pause) correspond à un vers, qui le plus souvent équivaut lui-même à une phrase ou à un élément d’une phrase cohérent grammaticalement.
Chez Brassens, selon la tradition, la phrase musicale se termine, ou au moins reste en suspens (à la césure), à la fin du vers, mais dans le cas d’un enjambement elle s’arrête sur un élément grammatical qui n’a pas forcément un sens tant qu’on
n’a pas entendu les premiers mots du vers suivant. Par exemple, toujours dans
Je me suis fait tout petit : 
Tous les somnambules, tous les mages m’ont
La mélodie du couplet reste en suspens sur le « m’ont » (qui se trouve accentué) avant de reprendre sur « dit » (accentué aussi) de Dit sans malice, la logique mélodique, qui suit le rythme du vers, coupe donc en deux l’élément grammatical cohérent « m’ont dit » (où seul dit devrait être accentué).
Quand j’étais petit, j’entendais parfois cette chanson, et longtemps je me suis demandé ce que pouvait être un « magemont »…
Ce décalage, dont on pourrait supposer qu’il n’est pas raisonnable et détruit le sens, donne au contraire à entendre le texte d’une façon sans doute plus active de la part de l’auditeur et surtout sous un nouvel angle. Le rythme de la versification précède la signification du texte qui du coup (pour peu qu’on s’en donne la peine, si on n’a plus cinq ans !) nous apparaît de manière décalée, plus subtile, et non pas instantanément comme dans la conversation par exemple. On retrouve la phrase « à travers » la musique, où elle est cachée (mais pas trop quand même !).
A ce titre, les chansons de Georges Brassens sont avant tout de la musique (contrairement à l’idée reçue selon laquelle le « littéraire » primerait chez Brassens, le poète). Elles s’éloignent parfois, et même souvent, beaucoup du rythme du langage parlé pour céder à celui de la musique, notamment dans le cas des enjambements. Elles sont musique, musique de mots et de notes étroitement enlacés, bien plus que d’autres chansons orchestrées de manière « symphonique » pour de grandes voix et dont on peut croire spontanément qu’elles sont plus musicales que celles de Brassens, mais où finalement le rythme des mots ressemble en fait beaucoup plus à celui du langage parlé, auquel la mélodie vient se plier.
Bien entendu, cette histoire d’enjambement pourrait être réduite à une simple affaire de mécanique et de virtuosité, mais le très grand talent de Georges Brassens aura été de savoir ne pas abuser de cette technique, de ne pas en faire un procédé, et de la mettre au service d’un discours poétique marqué par un grand classicisme, afin que nous l’entendions avec une oreille nouvelle. A mon avis, il a réussi son coup, ce qui donne à ses chansons une formidable originalité.
D’ailleurs, aux sceptiques, comme aux autres que cela intéresse, je donne rendez-vous au refrain de La Non-Demande en mariage, un chef-d’œuvre dans
le genre. Témoignage d’un raffinement rythmique, jamais égalé peut-être,
au service de ce qui reste, pour moi, une des plus émouvantes chansons d’amour du répertoire.

Pierre Delorme

4 commentaires »

  1. Rivaux dit :

    Dans sa traduction en sétois des textes de Brassens, Philippe Carcassés a privilégié cet aspect du travail sur la langue et la prosodie.
    (Corne d’aur’ochttp://www.madeinoccitania.com)

  2. mf- Comte dit :

    Un peu de mauvais esprit (ne nuit pas, provisoirement !) : or donc Rimbaud, Brassens même combat : ce ne serait qu’un problème d’enjambements !
    J’en doute. Je me suis fait tout petit contre Le Dormeur du val, my God ! Je défends bec et ongles Le Dormeur du val, mon poème préféré avec le poème de Nerval : « Je suis le Ténébreux, le Veuf, l’Inconsolé […] »
    Quant au Dormeur du val, Pascal Aubier en a fait un très beau court-métrage dont le dormeur est un Arabe mort pendant la guerre d’Algérie, du moins le suppose-t-on. Bravo pour l’autopsie des chansons, poèmes et tout et tout.

  3. giacometti dit :

    C’est curieux, il m’est arrivé au même âge, et avec le même bonhomme, une mésaventure identique.
    C’était dans Grand-père, je crois…

    « Contre un pot de miel on acquit
    Les quatre planches d’un mort qui
    Rêvait d’offrir quelque douceur
    A une âme sœur… »

    Ce « mort qui », pour des raisons évidentes de presque homophonie, m’est longtemps apparu comme un personnage poudré, portant perruque et mouche à la joue.

  4. Chris Land dit :

    « La petite
    Marguerite est
    Tombée
    Singulière
    Du bréviaire de
    L’abbé.
    Trois pétales
    De scandale
    Sur l’autel
    Indiscrète
    Pâquerette
    D’où vient-elle ?  » …

    Toute la chanson est écrite sur ce modèle !
    Merveille de jonglerie… et de narration.

    Mais certes, ça n’est pas du Rimbaud…

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