Une amie, à peine sortie de la projection d’Inside Llewyn Davis, a écrit sur sa page Facebook : « Courez-y ! » Comme elle a raison. Sauf qu’à son injonction nous ajouterions ces conseils : « Mais couvrez-vous et faites bien attention de ne pas glisser sur les trottoirs glacés. » C’est qu’on aurait presque froid au cinéma, tant ils l’ont bien reconstitué, Greenwich Village sous l’hiver de 1961, les frères Coen. On se croirait dans la pochette du célèbre disque de Bob Dylan The Freewheelin’.

Cette image, hommage direct à Dave Van Ronk, qui a inspiré le personnage de Llewin Davis, passe très vite dans le film. Cette pochette fictive ressemble...

Cette image, hommage direct à Dave Van Ronk, qui a inspiré le personnage de Llewyn Davis, passe très vite dans le film. Cette pochette fictive ressemble…

C’est dans ce quartier de New York et cette saison-là que tout se passe pour le Folk Revival  – d’accord, il ne faut pas céder aux anglicismes, mais ça sonne quand même mieux que « renouveau du folklore américain ». Ça sonne à l’unisson des voix et des guitares choisies et filmées par Joel et Ethan Coen. With a little help from T-Bone Burnett – soyons honnêtes – qui vous fait d’une BO un chef-d’œuvre (1). De plus, avec les deux frères, ils ont poussé le réalisme jusqu’à enregistrer les chansons en direct. Alors quand Oscar Issac, alias Llewyn Davis, joue The Death of Queen Jane devant un directeur de salle impassible, comme s’il jouait sa vie en sachant au fond de lui qu’il a perdu d’avance, c’est mieux que si on y était : on y est. Rarement depuis Nashville de Robert Altman la chanson en direct fut aussi bien filmée.

... beaucoup à ce portrait de l'artiste avec... chat, qui illustrait un album, bien réel celui-là, publié en 1964.

… beaucoup à ce portrait de l’artiste avec… chat, qui illustrait un album, bien réel celui-là, publié en 1964.

Llewyn Davis est un loser, comme on dit là-bas, mais un loser magnifique, un chanteur-guitariste bourré de talent. Être loser et avoir du talent, ça n’est pas incompatible, simplement il a perdu en route son partenaire, son « double », qui s’est suicidé, et, d’une certaine manière, il est mort en même temps que lui. Il rate depuis tout ce qu’il entreprend, même sa tentative de réinsertion professionnelle dans la marine marchande.
Il a, pour son malheur artistique, le cul – ou plutôt la conscience – entre deux chaises musicales. Il raille les représentants d’une tradition fossile (une joueuse d’autoharpe, en provenance directe de l’Arkansas, fait les frais de sa cruauté) et vitupère les jeunes citadins d’où pas un cheveu ne dépasse et qui, soucieux de faire carrière, aseptisent les airs d’antan et ceux du temps. Ils sont ici représentés par Justin Timberlake, Carey Mulligan et Stark Sands dans une version de Five Hundred Miles, plus proche de l’original, enregistré en 1961 par les Journeymen, que la version française donnée par Richard Anthony (J’entends siffler le train). Le trio évoque bien sûr Peter, Paul and Mary. Ils ne sont pas les seuls à ressembler à des personnages clés de cette page de l’histoire de la musique populaire. Llewyn Davis emprunte beaucoup à Dave Van Ronk (2). Troy Nelson est fortement inspiré par Tom Paxton. Al Cody pourrait être la synthèse des deux derniers compagnons de route de Woody Guthrie : Ramblin’ Jack Elliott (pour le chapeau de cow-boy) et Derroll Adams pour la voix grave… Le fou du folk sera comblé. Mais le cinéphile aussi (tout comme le public qui n’est ni l’un ni l’autre d’ailleurs, pourvu qu’il apprécie le cinéma d’auteur et néanmoins populaire où l’on considère que le spectateur n’a pas forcément douze ans d’âge mental). On est chez les frères Cohen, que diable ! Alors on rit quand le héros, sans domicile fixe (le chanteur folk désargenté squattait volontiers les canapés d’amis ou de relations mieux loties) se trouve obligé de trimbaler un chat en plus de sa guitare. Et l’on se régale d’avance lorsque John Goodman, acteur récurrent dans le cinéma des Coen, entre dans le champ, en vieux jazzman aigre et camé, et y reste le temps de faire un bout de route vers Chicago et d’expliquer au malheureux folkeux, qui selon lui n’en pince que pour trois accords, que les musiciens de jazz, eux, « jouent toutes les notes ». « Tu fais du folk ? lui dit-il, ah bon, je croyais que tu étais musicien. »
L’errance de Llewyn Davis se termine, comme il se doit, dans une impasse, à terre, alors qu’on entend au loin chanter un jeune homme ambitieux et plein de talent, qui va tout bousculer sur son passage : Bob Dylan. Double lumineux de tous les obscurs Llewyn Davis, ceux qui ne prennent jamais le bon train en marche, et sont parfois plus préoccupés du destin d’un chat perdu que de leurs semblables. Saurait-on les en blâmer ?

Pierre Delorme et René Troin

(1) Walk The Line (James Mangold), Don’t Come Knocking (Wim Wenders), Crazy Heart (Scott Cooper)… et, pour les frères Cohen, O’ Brother et The Big Lebowski.
(2) Né en 1936 et décédé en 2002, il a plus d’une trentaine d’albums à son actif – dont Inside Dave Van Ronk (1964). S’il n’a guère tourné en dehors des Etats-Unis, il n’en est pas moins un « inconnu célèbre » chez les amateurs français de folk, puisqu’il chante quelques titres sur un album fondateur de leur goût pour cette musique : Chants de marins anglais (Le Chant du monde, 1959).

4 commentaires »

  1. Brigitte METRAL dit :

    Complètement d’accord avec ce compte rendu. J’ai vu ce film ce week-end et j’ai beaucoup aimé.
    C’est très nostalgique bien sûr, mais drôle aussi : par exemple, alors qu’un trio d’Irlandais chante, le héros questionné sur leur prestation répond : « Ils ont de beaux pulls » ( mouarf).
    La BO est merveilleuse, les frères Coen sont des magiciens.

    • Michèle Dubromelle dit :

      Les trois gars en pull irlandais : un air de Kingston Trio ?

      • René Troin dit :

        Ils étaient quatre, Michèle, comme les trois mousquetaires. Ils sont inspirés par (pour ne pas dire calqués sur) les Clancy Brothers. Ils portent les mêmes pulls (tape le nom du groupe dans Google Images, et tu verras) et chantent « The Auld Triangle » de Brendan Behan.

        • Michèle Dubromelle dit :

          J’ai réalisé, aujourd’hui, que c’étaient les Clancy Brothers (qui, comme les mousquetaires, étaient souvent quatre, en comptant Tommy Maken). J’aurais dû m’en douter, ils figuraient d’ailleurs en bonne place dans l’expo Dylan à la Cité de la musique.
          J’allais justement mettre un rectificatif, mais tu tires toujours plus vite que mon ombre…

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