« Sur la rivière » (1908) Paul Chabas

« Sur la rivière » (1908)
Paul Chabas

Il y a quelques semaines, j’ai assisté, chez mon boucher, à l’une de ces conversations qui aident à attendre son tour. Un adolescent d’anthologie (joues en boutons et voix en fin de mue) en finissait à la caisse. Alors qu’il choisissait ses billets et ses pièces, la bouchère a fait son intéressée :
« Alors, cette troisième, ça se passe bien ?
– M’en parlez pas ! a rué le gamin. En maths, on a hérité de la pire prof. Elle a au moins soixante-dix ans, et elle emploie des expressions qu’on connaît même pas.
– Ah ! bon.
– Ouais ! Tenez, hier, d’un coup, elle a dit :
“Ne me prenez pas pour une bille !” Comme si on savait ce que ça veut dire.
– Allez, tiens, pour toi, a dit la bouchère en lui tendant son sachet. Au revoir, et bon courage, Virgile. »
Sur le coup, je me suis dit que certains parents donnent un prénom un peu trop grand à leur progéniture. Et puis, allez savoir pourquoi, j’en suis venu à penser aux difficultés de transmission – qui, soit dit en passant, rime avec « expression » – que rencontrent, entre autres pédagogues, les amateurs de chansons. Et là, je n’ai pas besoin de vous pour comprendre pourquoi : l’obligation de fournir hebdomadairement trois ou quatre textes à « Crapauds et Rossignols » suffit à nourrir une obsession – toujours ce souci
de la rime…
On ne peut que compatir à la détresse de ceux qui ont grandi, voire se sont « formés » à l’écoute des Brassens, Brel, Ferré, Sylvestre, Tachan, Vasca, Béart ou Barbara (je reviens à deux grands « B » pour boucler cette brève boucle). Pour faire aimer Brassens, ça va tout seul. Pas la peine d’y aller par quatre chemins (tiens ! encore une expression que mon Virgile doit ignorer) pour voir les gamins prendre la Route aux quatre chansons. La moustache, les gros mots, la voix de bon gars et les mélodies imparables de Tonton Georges assurent à ses zélateurs un succès facile. Dont la sagesse commande de se contenter.
« Je suis un homme de gauche, mais la gauche a vieilli », martelait Jacques Debronckart dans J’ suis heureux, en 1969. Les chansons vieillissent aussi. Même si l’on voudrait tant croire, avec Jacques Bertin qui l’a noté dans son Carnet, que « nous ne vieillissons pas ». Nos enfants, nos petits-enfants n’aiment pas nos chansons. Ils ne peuvent pas les aimer. En tout cas, pas encore. Comme nous n’aimions pas les chansons de nos parents. Quel âge avons-nous dû atteindre, nous qui avions douze ou quinze ans au milieu des années soixante, pour apprécier Yves Montand ou Charles Trenet ? Sans parler de Fréhel !
Et puis, ça consolera peut-être les passeurs de chansons en mal de barque (et pourtant, ils rament !) : leurs collègues du rock ont le même problème, qui voudraient – à l’heure du triomphe de synthèse de Daft Punk – que leur descendance se pâme aux improvisations filandreuses du Grateful Dead ou aux solos interminables d’Eric Clapton (période Cream).
Les uns comme les autres pourront faire leur miel (voilà bien une expression horripilante que le jeune Virgile n’a pas besoin de connaître) de ces mots propagés par Jacques Bertin dans le Carnet ouvert plus haut et par saint Luc dans son Évangile : « Tenons la lampe allumée. »

René Troin

2 commentaires »

  1. mf- Comte dit :

    On dit que souvent tout finit par des chansons. Pourquoi la musique de saint Luc ferme-t-elle ce billet « d’humeur et plus » ? L’expression est pourtant fort belle, je le reconnais.
    Un vieux fond catholique peut-être ?
    C’est dû à quoi ?

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