MoustakiLa chanson, c’est comme le judo : le tout, c’est de bien tomber. Ce n’est pas Georges Moustaki qui me contredira : « Pour Rachel Thoreau, éditrice et auteur pour des gens comme André Claveau, il fallait quasiment commencer une chanson en connaissant sa fin », confiait-il, en janvier 2010, à Marc Legras*. Dans un long entretien, dont chaque mot compte, le « Métèque » revient sur les rencontres qui ont marqué son existence et fait bondir ou rebondir sa carrière : Brassens, Piaf et Barbara, bien sûr, mais aussi Mikis Theodorákis, Gilberto Gil, ou encore Charles Aznavour qui, un « jour [lui a] soufflé à l’oreille : “Joue ta mélodie d’un doigt au piano et, si elle tient le coup, garde-la !”. »
Il faut lire ces dix pages. Elles éclairent la suite : une suite de quatre-vingt-seize chansons choisies et partagées, par le même Marc Legras, en trois chapitres placés sous le signe du temps : « Le temps d’aimer », « Le temps d’un regard », « Le temps de la mémoire ».
Et là, encore, chaque mot compte. Le temps, Georges Moustaki l’aimait au point de le prendre tout ou presque pour lui. La paresse était son amie, qui s’étire dans bien des chansons et fait même l’objet de deux célébrations (La Paresse et Le Droit
à la paresse)
. Pas sûr que cette dimension de son œuvre ait été la plus soulignée au moment de ces hommages convenus qui font un écho pénible aux morts fameuses.
Aimer, chez Moustaki, ça se chante en rêvant (Emma), en faisant (Cantique), en prison symbolique (Ma Liberté). En souriant parfois, l’espace d’une chute (dont on
a vu plus haut comme il y travaillait), telle celle d’Ephémère Eternité : « Une éphémère éternité / Qu’elle vient parfois m’accorder / Avant de traverser Paris / Pour retourner chez son mari. »
Le regard porte partout, et surtout où l’on souffre (Requiem pour n’importe qui), où l’on se bat (Sans la nommer), où l’on espère (Déclaration). Où l’on s’éveille aussi, tel Le Soldat : « On m’avait dit nous allons faire / Fleurir les sables du désert / Et ce sera notre pays / On m’avait dit nous allons faire / Fleurir les sables du désert / Mais j’ai peur que l’on m’ait menti. »
La mémoire, enfin, ramène Edith Piaf en une séquence de quatre chansons de 1958 (Milord, Eden Blues, Le Gitan et la fille, Les Orgues de Barbarie) et une coda de 1979
(Si elle entendait ça) ; une cigarette à la vie brève (Ballade en fumée) ; un aïeul éternel (Grand-Père). Et toujours, la mer aimée de ce Méditerranéen du monde (comme d’autres en sont citoyens) : « Méditerranéen / D’un peu toutes les rives / Sans frontière fictive / De partout et d’ici. »
Et comme de la mer à l’île déserte, il n’y a qu’un bateau naufragé, s’il ne fallait emporter qu’un vers de tous ceux de ce livre, ce serait celui-ci, pêché dans Les Eaux de mars : « Un pas, un pont, un crapaud qui coasse. » Evidemment.

René Troin

 Marc Legras (Edition établie et présentée par), Georges Brassens (Prologue de), Georges Moustaki – Ephémère Eternité – Chansons choisies, Cherche Midi, coll.
« Chants libres », 2013.

* Nœud au mouchoir : penser à rendre hommage à Jacques Erwan, Marc Legras et Jacques Vassal, les trois gars dont les émissions de radio et les livres ont beaucoup fait pour la propagation de la bonne chanson.

 

2 commentaires »

  1. Norbert Gabriel dit :

    Il y a quelques années, en 1973, Moustaki a publié un livre d’entretiens (avec Mariella Righini) qui reste d’une pertinence confondante et d’une lucidité prophétique, Questions à la chanson… Il n’est pas réédité mais on peut le trouver chez les bons bouquinistes du net.
    Et plus récemment en 2011, La sagesse du faiseur de chansons, disponible. Un sage paresseux toujours disponible aux belles rencontres… Et fidèle aux amitiés.

  2. Michèle Dubromelle dit :

    Vassal-Legras-Erwan : l’hommage est en effet mérité, bien que les vrais mouchoirs se fassent de plus en plus rares…
    J’ai dans un tiroir un enregistrement sur cassette de la dernière « Diagonale », le 27 janvier 1987. Jacques Erwan interviewe Jacques Bertin à propos de son livre Félix Leclerc, le roi heureux, et Marc Legras reçoit le groupe portugais Trovante.
    Un bail…

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