Miroir-aux-alouettes

« Miroir aux alouettes »
Photomontage : Michel Munier

L’une des idées les mieux partagées par les amateurs de chansons est que les médias ne se font l’écho que d’une toute petite partie de ce qui chante dans l’Hexagone. Ce qui est bien vrai.
Ils sont d’accord aussi sur le fait que la radio de service public (celle qui, en principe, nous doit des comptes) ne fait pas son boulot et ne rend pas compte de la diversité des talents. C’est encore vrai.
Ils pensent aussi que l’accès à cette diversité permettrait au public de se faire une opinion et de découvrir des artistes qui ne manqueraient pas de lui plaire. C’est vrai aussi, mais c’est moins sûr.
Cependant, il n’est pas besoin de sortir de Polytechnique pour comprendre que même si les radios du service public décidaient de rendre compte de tout ce qui chante, les heures d’antenne additionnées ne suffiraient pas à faire entendre tout le monde. Les talents qu’on appelle émergents, et les talents déjà émergés, sont si nombreux que même en passant une seule chanson de chacun pendant l’année, il resterait encore bien du monde sur le carreau, qu’on n’entendrait jamais !
Il est bien normal, et juste, que chacun puisse s’exprimer selon ses désirs et aspirations, que chacun puisse chanter. Mais chacun ne peut pas être connu, reconnu et en vivre. A un moment donné, dans une société donnée, il ne peut y avoir qu’un certain nombre d’artistes professionnels. Il n’y a pas de place pour tout le monde, et d’ailleurs tous ces « talents » méritent-ils d’être « reconnus » ? Si tous sont précieux, tous se valent-ils ?
Le nombre toujours croissant d’« artistes », de chanteurs en herbe, qui désirent ardemment vivre de leur art, est étonnant en regard d’autres domaines d’expression. Si l’on se tourne du côté de l’édition, par exemple, jamais le nombre de livres publiés n’a été aussi important, et notamment les livres publiés par de petits éditeurs, ou encore à compte d’auteur. Jamais les gens qui s’expriment par le livre n’ont été aussi nombreux, et il y aurait beaucoup à dire sur le rôle joué par l’informatique et l’usage domestique des traitements de texte dans l’apparition de tant de vocations littéraires. Mais à la différence de ceux qui se lancent dans la chanson, tous ces « auteurs » ne prétendent ni n’espèrent vivre de leur plume. Publier un ouvrage de temps en temps, ou même n’en avoir publié qu’un seul, suffit à leur bonheur.
Dans le domaine de la chanson (où, là encore, il y aurait beaucoup à dire sur le rôle de l’informatique qui a mis à la portée de tous la possibilité d’enregistrer un cd ), le mirage d’une carrière fonctionne encore comme un miroir aux alouettes. Et si les crapauds et les rossignols sont déjà légion, les alouettes sont plus nombreuses encore.

LTG   

3 commentaires »

  1. Un proverbe africain que j’aime beaucoup : « Si tout le monde dansait, qui serait spectateur ? »

  2. Alice dit :

    Entendu ce matin sur RTS1, la radio suisse, en réaction à la proposition d’instaurer des quotas de chanson locale (comme en France) : « La rigidité des quotas dérange, les radios privées craignent de devoir imposer aux auditeurs une musique qu’ils n’ont pas forcément envie d’écouter. » Rire ou pleurer ?

  3. VEUJOZ Jean-Baptiste dit :

    Salut

    Décidément, je n’arrive pas à comprendre ceux qui s’alarment (régulièrement) qu’il y ait trop de chanteurs… Je ne vois pas comment la diversité et la multiplicité peuvent faire peur. Tous ne feront pas carrière, beaucoup prendront des chemins de traverse et vous ne les entendrez que si vous savez tendre l’oreille. Certains feront des carrières mixtes artiste-pédagogue, artiste-technicien, artiste-viticulteur (oui, ça existe !). Très peu seront connus, encore moins seront célèbres, mais quelle importance ? En quoi ça peut déranger des passionnés de cet art qu’il y ait toute cette diversité, sauf à être malthusien (« Il n’y a pas de place pour tout le monde »).
    Je pense que cette façon de penser est liée au mythe de la réussite, du succès et de l’icône. On voudrait tous voir apparaître sur nos écrans le nouveau Brel qui remplira les salles avec de la qualité… Sauf que le système qui devrait relayer de tels talents est depuis longtemps accaparé par les puissances d’argent et que la poésie, la sincérité et la profondeur ne rapportent rien de palpable (en plus, ça pourrait réveiller les cerveaux disponibles). Je ne vois pas comment un artiste sincère peut trouver sa place et faire son chemin dans ce genre de milieu.
    Les Brassens, les Rimbaud d’aujourd’hui, vous ne les verrez pas en prime-time. Jamais. Ils végètent au ventre de vos villes, chantent trois fois par an parce qu’ils ne savent pas se vendre, et se mélangent à la multitude des « petits » chanteurs. Et c’est pour ça que j’aime cette multiplicité, c’est pour les perles qu’elle abrite, même si ce sont des perles d’un soir et qu’il faut brasser un peu de sable pour les trouver.
    Amitiés

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