p_Vieux.piano« Les chansons peuvent émouvoir parfois, et ça n’est déjà pas si
mal »,
nous dit Pierre Delorme. Certes, mais une émotion éprouvée à l’écoute de telle ou telle chanson, de telle ou telle musique, peut-elle soudainement se révéler presque honteuse lorsqu’on s’aperçoit que la chanson ou la musique qui l’a fait naître n’appartient pas aux catégories considérées comme les plus sérieuses ou les plus nobles ?

Cette question se trouve admirablement illustrée dès la première page d’Uranus, le roman de Marcel Aymé :
« Marie-Anne jouait au piano une chanson d’Edith Piaf. Archambaud écoutait avec une attention émue, croyant y reconnaître un morceau de Chopin. Les musiciens qui ont un grand génie, se dit-il, nous feraient croire facilement à l’existence de l’âme et à celle de Dieu. Il éprouva un sentiment de vive sympathie pour les vocations artistiques, en particulier pour celle de sa fille Marie-Anne qui désirait aller à Paris faire du théâtre. Pourquoi ne réussirait-elle pas ? Elle avait un joli visage blond et, bien qu’ayant échoué quatre fois à son baccalauréat, de l’intelligence et du goût. D’ailleurs, elle jouait ce morceau de Chopin avec une sensibilité qui était sûrement une indication quant au tempérament dramatique.
– Comment appelles-tu cette chose-là ?
L’hôtel meublé. C’est une chanson d’Edith Piaf.
Archambaud ne se piquait nullement de musique. Néanmoins, il eut une désillusion et douta de la qualité du plaisir qu’il venait de prendre en écoutant Marie-Anne. L’ineffable ne pouvait-il pas se passer d’un état-civil ? Non, décida-t-il brutalement. Pas plus l’ineffable que le reste. Ce qui compte, maintenant, ce n’est pas ce qu’on sent, ce qu’on pense ou ce qu’on aime, mais avec quelles références et avec qui. Passant à des considérations confuses sur l’époque, l’état des esprits et du sien en particulier, il se sentit devenir triste et de mauvais poil. »
Que cette question ne vous inquiète toutefois pas outre mesure et n’altère point votre humeur. Même s’ils ne l’avouent pas, ou avec difficulté, les adeptes les plus fidèles de la « chanson française de qualité » ont tous un jour fredonné un refrain d’Adamo, un couplet de Joe Dassin.

 Floréal Melgar

2 commentaires »

  1. Aldo Campo dit :

    Bonjour Floréal,
    C’est une satanée question piège très joliment illustrée par tes soins sous la plume de Marcel Aymé, qui relate ici une drôle de période. On se pose bien sûr la question suivante : aurait-il éprouvé la même émotion dans un autre contexte ? Frédéric Dard écrivait : « Dans la vie, il n’y a qu’un seul défaut, c’est d’être inopportun. » J’ai beaucoup d’affection pour cette citation, car finalement nos émotions sont le réceptacle de tout ce que nous traversons dans l’existence. La chanson en est un très bon exemple dans le sens où à certains moments de la vie on peut éprouver une pure émotion en écoutant une bluette. Idem pour toutes les autres disciplines artistiques. Faut-il en avoir honte ? Non, finalement c’est l’émotion qui compte, qu’elle naisse, ce qu’elle nous apprend. Adamo ou Joe Dassin peuvent nous toucher un jour tout autant qu’un Brassens ou Ferré, et quelque part c’est tant mieux… qu’on écrive Avec le temps ou L’été indien, dans le fond, on s’adresse à la même personne, l’autre, l’inconnu, l’anonyme, sans savoir ni qui il est, ni où il va, et sans savoir si on va lui procurer du plaisir, de la douleur ou de l’indifférence.
    Amitiès

  2. Quyen Lavan dit :

    Merci pour cet article intéressant et pour la citation ! Votre réflexion me fait penser à la question du goût. Qu’est-ce que le goût ? Pourquoi faudrait-il l’éduquer ? Croyons-nous que nos émotions sont le signe de quelque chose de « vrai », une porte sur une autre dimension qui existerait de manière objective (certains disent qu’il faut faire confiance à ses émotions) ? Alors, que faire de la part d’artifice et de convention qui se joue dans l’éducation du goût ?

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