nashvillechromeJe n’avais jamais lu de roman de Rick Bass, quand j’ai vu Nashville Chrome (1) sur une table de librairie. Le mot « Nashville » est à lui seul fort de promesses, mais, s’il n’y avait pas suffi, la quatrième de couverture aurait emporté le morceau. Elle dit que le livre raconte la vie des Browns, « le groupe américain préféré des Beatles ». Comme je me flatte de connaître un peu la vie des Quatre de Liverpool, et n’ayant jamais entendu parler de cette influence américaine (Lennon et les autres citant dans leurs premières interviews, et reprenant sur leurs premiers albums, Chuck Berry, Buddy Holly, Carl Perkins, voire, pour citer un groupe plus obscur, The Marvelettes), j’attendais l’une de ces découvertes comme n’en espère plus un fan de mon âge.
Les Browns, trio familial, réunissait Maxine, son frère Jim Ed et leur sœur Bonnie. Nés dans les années trente, ils ont grandi dans une famille pauvre. Leur père était un forestier alcoolique, dur à la peine, et leur mère une sainte femme au foyer comme l’Amérique a toujours su en fabriquer. Les deux filles et le garçon commencent à chanter ensemble dès l’enfance et se forgent une harmonie vocale sans égale dans le monde libre selon cette biographie… « romancée », prend soin de préciser Rick Bass.
N’empêche, il base son histoire sur les souvenirs de Maxine, aujourd’hui une vieille dame, qui n’a jamais digéré le reflux de la gloire. Bonnie s’est rangée des chansons après son mariage et Jim Ed a poursuivi en solo dans le circuit « country ». Maxine, elle, a d’éternels rêves de retour. Surtout qu’elle a une revanche à prendre sur Elvis et les Beatles qui lui ont tout volé. Pour Elvis, des photos d’époque attestent qu’il fut un proche de la fratrie Brown. Quant aux Beatles, ils auraient, en 1959, fait le voyage aux States pour demander aux Browns de leur livrer le secret de leur osmose vocale, et la même année, mais à Londres cette fois, John, Paul et George auraient porté les valises du trio en tournée au Royaume-Uni. La réalité, qui piaffe parfois derrière la fiction, nous rappelle qu’en cette lointaine année, le plus vieux des Beatles avait 19 ans, le plus jeune 16, et qu’ils ne sortaient guère de leurs faubourgs de Liverpool, vu qu’ils avaient du mal à réunir assez d’argent pour prendre un bus à impériale jusqu’au centre-ville.
Qu’à cela ne tienne, Maxine a une autre preuve : une cassette, expédiée par Yoko Ono, sur laquelle, le 8 décembre 1980, John Lennon a gravé une dernière chanson avant d’aller se faire assassiner. Cette chanson, c’est The Three Bells, le plus gros succès des Browns au hit-parade. Et The Three Bells, c’est… nos Trois Cloches. Donc, John Lennon, dont la vie est pourtant bien documentée, aurait enregistré ça juste avant de mourir, et la chose ne serait pas passée à la postérité… On imagine pourtant mal les mouches à plume qui font leur miel (pour ne pas écrire un autre mot commençant par « m », plus souvent associé à la mouche) de cette sorte de drame, résister au plaisir d’écrire : « Lennon chante son glas. »
Quoi qu’il en soit, sans Rick Bass et la mémoire fantasque d’une vieille dame, on n’aurait sans doute jamais écouté les Browns dont la renommée, si elle a sans doute franchi l’Atlantique, n’a jamais traversé la Manche.

René Troin

 

1. Rick Bass (traduit de l’anglais par Anne Rabinovitch), Nashville Chrome, Christian Bourgois éditeur.


 

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