L'université d'été de "Crapauds et Rossignols" (I)

A l’approche du sixième anniversaire du désormais incontournable blog « Crapauds et Rossignols » pour qui s’intéresse à la chanson, ses animateurs ont décidé d’organiser leur première université d’été. Toujours modestes, cependant, lesdits animateurs ont tenu à ce que celle-ci se tienne loin des micros et des caméras, loin des journalistes spécialisés, pas même ceux du « premier quotidien » en ligne de la chanson, sans invités de renom également, sans invités tout court d’ailleurs. Finalement, nous n’étions donc que deux participants et, pour limiter les frais qu’occasionnent le transport, une location de salle à Ramatuelle ou Saint-Paul-de-Vence, plus les frais de bouche, nous avons décidé de converser de façon virtuelle, grâce à cette technologie moderne qui reste à la portée des gens de notre génération quand elle n’est pas trop complexe à utiliser.
Le thème de ces premières assises « Crapauds et Rossignols » – honneur à celui que beaucoup considèrent comme le plus grand – s’est porté sur Georges Brassens. Nos échanges nous ont amenés à nous questionner sur la possibilité de critiquer le grand artiste, sur la nature de son anarchisme, sur sa possible évolution ou non
s’il avait vécu plus longtemps, et enfin combien de temps sera-t-il encore audible.
Nous vous proposons ci-dessous le premier volet de ce colloque.

Peut-on critiquer Brassens ?
On peut bien sûr, si on le souhaite, s’aventurer à critiquer les chansons de Georges Brassens. Mais bon courage à celui qui voudrait prendre en défaut sa prosodie, ses mélodies, et l’adéquation entre mots et musique, la cohérence entre l’interprétation et l’accompagnement. On peut ne pas apprécier ces chansons, mais y trouver des failles sur le plan technique est une gageure.

Photo DR.

Photo DR.

Georges Brassens fait dorénavant partie du patrimoine culturel français, c’est établi. Mais on a parfois l’impression que c’est le personnage public qui appartient à ce patrimoine, bien plus que les chansons qui l’ont rendu célèbre et dont quelques unes seulement demeurent aujourd’hui connues des jeunes générations (souvent seulement le refrain).
En revanche, les archives des radios et des télévisions ne manquent pas d’interviews et de reportages divers qui font la joie des admirateurs inconditionnels de l’artiste, mais qui peuvent laisser les autres un tantinet dubitatifs.
Dans ces diverses déclarations, Brassens fait preuve d’une modestie à toute épreuve, qu’il s’agisse de sa personne ou de ses œuvres, et toute la sagesse humaniste du monde semble monter lentement de la fumée de sa pipe. Cependant, il faut bien dire que la plupart des réponses qu’il donne aux questions qu’on lui pose restent très prudentes, très générales. Son discours est assez vague pour être consensuel et ne pas prêter le flanc à la critique.
Pourtant, Brassens reste aux yeux de ses « fans » l’image même du rebelle, du non-conformiste. Il est une sorte de symbole pour tout un petit monde qui se rêve rebelle et libertaire. S’attaquer à cette image, exprimer le moindre doute sur sa réalité, vous range illico du côté des iconoclastes. Il est donc devenu très difficile d’émettre la moindre réserve sur ce que raconte Brassens, sans passer pour un mal élevé, un insolent.
Pourtant, Brassens ne s’est pas trop mouillé dans ses interventions, concernant les sujets de société il se contente d’une sorte de posture d’anarchiste qui s’imagine au-dessus de la mêlée. Mais peut-être que l’anarchie à la Brassens, pour paraphraser Cocteau, ça n’existe pas, il n’y a que des preuves d’anarchie, et dans son cas, on les cherche.
Individualiste forcené, Brassens ne participe pas, il se borne à ne pas trop déranger ses voisins, il renvoie dos à dos les Tommies et les Teutons, et pense qu’il est inutile de mourir pour des idées, pourquoi pas ? Mais cette espèce de neutralité aussi farouche qu’abstraite peut-elle être le fait d’un rebelle, d’un homme « contestataire-né » comme il le dit, et sans doute le croit, lui-même ? Il donne davantage l’impression de « naviguer en père peinard » sur le succès de ses chansons, tout entretenant le mythe d’une éventuelle carrière de délinquant au cas où ce succès n’aurait pas été au rendez-vous. Il semble bien que cela soit une simple coquetterie, comme celle qui consistait à affirmer systématiquement que ses chansons étaient de petites choses, alors qu’il en avait certainement une opinion bien plus haute.
On peut être un grand admirateur de l’art de Brassens tout en restant dubitatif face à sa « philosophie » de la vie. Une attitude exactement à l’opposé de celle de ses admirateurs inconditionnels qui n’écoutent plus les chansons depuis lurette mais vénèrent le personnage « contestataire-né », au point de ne supporter aucune critique à son endroit.

Pierre

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Avant d’évoquer les critiques adressées à Brassens, je crois que ce que tu dis de lui et du patrimoine peut être dit de tout artiste illustre entré au panthéon de la chanson. Je ne sais pas si les jeunes générations connaissent davantage les couplets de Trenet ou de Brel, par exemple. Voire même de Johnny Hallyday. Fort heureusement, les jeunes ne sont pas habilités à dire ce qui est patrimoine et ce qui ne l’est pas. On vient d’apprendre, grâce aux sujets du bac de français, que nombre d’entre eux ont été stupéfaits d’apprendre qu’Andrée Chédid était une femme et qu’Aragon n’était pas très connu.

Photo DR.

Photo DR.

Comme tout artiste, Brassens peut bien sûr être critiqué. Mais, comme tu le dis, il faudrait sacrément être audacieux pour s’attaquer à « sa prosodie, ses mélodies, et l’adéquation entre mots et musique ». Il y a évidemment ceux qui peuvent être totalement insensibles à sa voix et à son écriture, ou encore à sa musique souvent qualifiée de « toujours pareille » par ceux qui n’y connaissent rien, ce à quoi Brassens lui-même avait d’ailleurs répondu en les traitant de « connards », ce jugement sans appel prouvant, au passage, que le « bon » Brassens n’était pas toujours « vague », « prudent » et « consensuel ».
Dans les critiques qui lui sont adressées concernant ses chansons, elles ne peuvent donc guère porter que sur leur contenu et ne concernent finalement que peu de titres, essentiellement
Les deux oncles et Mourir pour des idées. L’engagement en politique et le pacifisme intégral, qui sont au cœur de ces deux chansons, étant évidemment des sujets à même d’entraîner de grands débats pas toujours sereins. Ces critiques sont évidemment fonction des propres sympathies politiques de qui les profèrent et peuvent être d’autant plus vives que ces chansons évoquent directement ou font immédiatement penser à des événements historiques récents de l’histoire de France, ayant marqué durablement ceux qui les ont vécus et la génération suivante. Nous aurons l’occasion d’en reparler en abordant l’anarchisme particulier de Brassens dans notre symposium. Disons simplement pour l’instant à ceux qui critiquent ces chansons-là que s’engager et se battre pour la liberté, jusqu’à en mourir, implique qu’on ne critique qu’avec modération ceux qui en usent.
A part ses chansons, il y a donc les entretiens enregistrés où Brassens parle. Là encore, je ne sais pas si, en dehors de ses grands admirateurs – ce qui fait quand même du monde, mais qui va en s’amenuisant sérieusement –, nombreux sont ceux qui s’intéressent vraiment à ces documents. Je crois qu’ils sont encore moins connus aujourd’hui que ses chansons. Il me semble donc que les critiques les plus virulentes qui s’adressent à lui portent bien davantage sur ses chansons que sur ses propos, les points de vue qui sont les siens étant affirmés avec plus de conviction ou de relative radicalité dans ses textes que dans ces entretiens où il s’applique presque toujours à tempérer, à ne surtout fâcher personne.
Si l’anticonformisme de Brassens me semble indiscutable, je pense en revanche qu’il est faux de le qualifier de « rebelle ». L’image d’anarchiste rebelle me semble davantage coller un peu mieux à Léo Ferré, qui se montre plus « politique » que Brassens et plus souvent coutumier des coups de gueule rageurs et des propos colériques, parfois jusqu’au ridicule. En témoigne la fameuse affirmation de Brassens sur
« le véritable anarchiste » qui « marche toujours entre les clous parce qu’il a horreur de discuter avec les flics ». Ça n’est pas là l’attitude d’un rebelle, et toute sa « philosophie » libertaire particulière, sur laquelle nous reviendrons, me paraît être parfaitement résumée dans cette phrase. Il apparaît cependant que même cette tiédeur parfois légèrement agaçante chez Brassens soit difficilement critiquable sans entraîner aussitôt de virulentes réactions de la part de ses admirateurs inconditionnels. Cela ne doit en rien nous amener à abdiquer et à céder un pouce de terrain à cette race insupportable que constituent les « fans ». La critique raisonnée n’a jamais pu venir à bout du phénomène désolant de l’idolâtrie. Il n’y a aucune raison qu’il n’en aille pas de même en ce qui concerne Brassens, même si l’on était en droit d’attendre une autre attitude chez ceux qui disent apprécier un auteur d’une telle intelligence et d’une telle finesse, manifestement pas toujours partagées.

Floréal

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La chanson pêchée à la ligne

Je sais vous me direz
Que je parle du chant
Et que ce que je chante
Ce n’est que des chansons
Quelque chose, à coup sûr,
De moins haut que le chant.
Moi, je vous répondrai
Qu’on chante ce qu’on peut,
Que pour chacun le chant
Est cela qu’il se chante,
Qu’une simple chanson
Peut emmener très haut,
Que la moindre chanson
Peut guérir l’univers
Aux yeux de qui la chante,
Qui d’elle a fait son chant.
(Eugène Guillevic)

5820_Eugène Guillevic2

 

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Pas bien frais

J‘ai vu à la télévision un reportage sur la nouvelle sensation rap qui bouscule tous les codes du genre, paraît-il, le groupe PNL. Un reporter s’était rendu devant une grande enseigne parisienne où PNL 2l’on vend encore du CD, pour interroger les gens qui passaient à portée de micro. Connaissaient-ils PNL ? La plupart ignoraient tout de ce groupe. Disons à leur décharge que PNL ne passe ni à la radio ni à la télé, que c’est avant tout un phénomène internet et que les personnes interrogées avaient toutes passé depuis quelques années au moins leur treizième ou quatorzième anniversaire, ce qui dans ce domaine est une sorte de handicap.
Personnellement, je n’en avais jamais entendu parler non plus, mais mes treize ans sont plus de cinquante ans derrière moi, alors pensez, PNL…
Notons que j’ai vécu jusqu’à présent sans PNL et que je pense pouvoir continuer sans eux sans grand dommage. Mais j’ai été frappé dans ce reportage par le témoignage d’une petite mémé à cheveux blancs qui a répondu à la question du journaliste en rigolant : « Oh, moi vous savez, j’en suis restée à Reggiani, Brassens et Brel, que j’écoute toujours avec plaisir d’ailleurs, alors, hein… demandez donc à quelqu’un de plus frais ! » Et la petite mémé est repartie avec son cabas à provisions, le sourire aux lèvres.
Assis sur mon canapé, je me suis senti d’un coup pas bien frais non plus, et même assez vieux… il est vrai que mes cheveux sont gris et que je suis un pépé aussi, ce que mes petits-enfants se font un devoir de me rappeler chaque fois que je les vois.
Du coup, j’ai eu envie de réécouter une chanson de Reggiani, Le temps qui reste, puis une de Brel, Les vieux, et un petit Brassens pour terminer, Le temps ne fait rien à l’affaire !
Pas bien frais, c’est vrai, mais enfin, tant que la date de péremption n’est pas dépassée…

Pierre Delorme

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 crapaudf

Floréal Melgar Cofondateur de Radio Libertaire. Animateur du Forum Léo-Ferré pendant dix ans.
 

Pierre Delorme Auteur-compositeur-interprète. Professeur à l'Ecole nationale de musique de Villeurbanne. 
 

rossignolfRené Troin Expert chanson sans assurance.

 



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Ici, c'est le coin des amis de passage. Ceux qu'on rencontre au gré d'un blog ou d'un concert. On les connaît bien ou non, mais on apprécie les histoires qu'ils nous racontent et les réflexions que la chanson leur inspire, pour peu qu'ils aient des bons et des mauvais goûts divers, et ne dédaignent pas le poil à gratter. C'est en cela qu'on reconnaît les amis des crapauds et des rossignols. Il y aura toujours un bord de boutasse ou un bout de branche pour eux.

LTG

Absents le temps d’un long week-end studieux, les trois gars n’ont pas voulu laisser leurs lecteurs sans nouvelles. Aussi en ont-ils écrit trois, inspirées par une ou des chansons de leur choix.

LTG

Durant la période dite trêve des confiseurs les trois gars furent mobilisés sur le front grand-parental,  une bonne excuse pour ne plus rien écrire, manger des chocolats et laisser tomber les lecteurs. Cependant, honteux de leur attitude cavalière, ils décidèrent de donner quand même un peu de lecture à leurs hôtes, sous la forme de trois contes de Noël. Trois contes dans lesquels vous retrouverez les aventures de Mingus et Younsouna, de Johnny-au-disque-d'or, et de Balthazar Brassens, Melchior Ferré et Gaspard Brel.  Les personnages et les situations de ces récits étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite, il va sans dire...

Pierre Delorme

C’est Pierre qui a commencé en m’envoyant deux vers et en me mettant au défi d’en tirer une fable. Il faut dire que le nom du site poussait vers ce titre à la La (ah ! là là !) Fontaine : « Le crapaud et le rossignol ». Je m’y suis donc collé. Après quoi (coâ) Pierre s’est pris à son propre jeu. Et Floréal ? Il a fini par sortir du bois (où chante le rossignolet) pour aller droit au but.

René Troin